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Bénévoles, Eau, Milieux humides

Faire barrage à la toxicité

À Irlande, des résidents s’unissent à CIC pour réparer un barrage et préserver un lac et un milieu humide

juin 19, 2018
Faire barrage à la toxicité
Les membres de l’APLTI, qui ont fait front commun pour restaurer le milieu humide et le lac de leur localité. De gauche à droite : Réjean Vézina, président; Daniel Pinette, administrateur; Martin Turcotte, vice‑président; Benoît Lemay, trésorier; Catherine Lemay, secrétaire.
©APLTI

En 2011, Réjean Vézina était prêt à couler une paisible retraite. Il s’est plutôt découvert une nouvelle passion : remettre en état un milieu humide local.

M. Vézina habite Irlande, municipalité rurale nichée au pied des Appalaches, dans le sud‑est du Québec. Les touristes visitent cette municipalité pour ses paysages vallonnés et la proximité de villes comme Sherbrooke, Trois-Rivières et Québec. Autant de raisons qui y ont attiré M. Vézina il y a plus de sept ans. « Quelle magnifique région », s’exclame‑t‑il.

Réjean Vézina coule une paisible retraite, en canot sur le lac à la Truite. ©APLTI
Réjean Vézina coule une paisible retraite, en canot sur le lac à la Truite.
©APLTI

Or, peu de temps après que M. Vézina se soit installé à Irlande, un voisin lui a parlé du lac local : le lac à la Truite. Ce lac a été, pendant des années, pollué par l’extraction de l’amiante et par les eaux de ruissellement et les eaux usées qui s’écoulent en amont et que le barrage ébréché du milieu humide de l’étang Stater ne parvenait plus à contenir.

M. Vézina s’est senti obligé d’agir. « À dire vrai, je ne sais pas ce qui m’a poussé à intervenir. Mais il n’était pas question de rester les bras croisés », lance‑t‑il.

Un lac local asphyxié

La mousse et les algues bleu vert masquent la surface du lac à la Truite. « Les habitants de la localité ne profitent plus de ce lac », explique M. Vézina, qui fait observer que l’eau est impropre à la baignade et douteuse pour la pêche.

Si le lac est aujourd’hui en si mauvais état, c’est parce qu’il a été intoxiqué par les activités minières dans les collectivités du Québec; dans les années 1950, ces activités se sont multipliées spectaculairement dans des villes comme Thetford-Mines. Ici, en 1954, une société minière a construit un barrage en bordure ouest du milieu humide de l’étang Stater, à deux kilomètres en amont du lac à la Truite.

Ce barrage allait être nécessaire un an plus tard quand la société minière a commencé à drainer le lac Noir, vaste plan d’eau à 11 kilomètres en amont du lac à la Truite. L’objectif : avoir accès à l’amiante qui gisait sous le lit du lac Noir.

Ce barrage venait ralentir le débit de l’eau pour permettre de la filtrer (et d’en retenir les sédiments) dans l’étang Stater avant qu’elle se déverse dans le lac à la Truite.

Ni le milieu humide ni le barrage n’ont été à la hauteur de la tâche. « En raison de toutes les activités minières, de gros amas de terre sont venus se déverser dans l’eau », précise M. Vézina. C’est pourquoi le niveau de l’eau du lac à la Truite a baissé, passant de presque huit mètres de profondeur à moins de trois mètres.

Mobilisation des résidents

Retour sur 2011. Le tollé général et la pression politique ont raison des dernières mines d’amiante du Canada, qui ferment leurs portes. À l’époque, le barrage de l’étang Stater tombe totalement en ruine. Les jours de fortes pluies, les sédiments du milieu humide vont se déverser dans le lac.

M. Vézina confie que lui, comme tant d’autres, était « profondément attristés à l’idée de ne rien faire ». C’est pourquoi ils se sont mobilisés. En 2013, les résidents ont collaboré à la rédaction d’un mémoire racontant la déchéance de leur lac. Ce mémoire a donné naissance à un groupe local d’intervention, appelé l’« Association de protection du Lac à la Truite d’Irlande » (APLTI).

L’un des premiers objectifs de l’APLTI consistait à faire restaurer le barrage de l’étang Stater. En réparant le barrage, on permettait au milieu humide de jouer à nouveau son rôle de filtre, en déversant l’eau — et non plus les sédiments — dans le lac.

La solution de CIC

An aerial view of the dam at DUC conservation staff and engineers repaired at the Étang Stater wetland. ©APLTI
Vue à vol d’oiseau du barrage que les spécialistes de la conservation de Canards Illimités ont réparé dans le milieu humide de l’étang Stater.
©APLTI

Dans leur grande hâte d’améliorer l’état de leur lac, les membres de l’APLTI avaient besoin d’aide. Ils se sont donc adressés aux experts des milieux humides de Canards Illimités. « C’est grâce à eux si ce projet a pu voir le jour », nous apprend M. Vézina.

L’APLTI a coordonné les sources de financement, et l’automne dernier, Canards Illimités a effectué les travaux de réparation destinés à moderniser le barrage, en construisant notamment une passe à poissons.

Aujourd’hui, ce milieu humide de 104 hectares filtre l’eau avant qu’elle se déverse dans les lacs en aval et procure un habitat de reproduction et de nidification aux oiseaux. La nouvelle passe permet aux espèces de poissons indigènes d’aller et venir entre le milieu humide et le lac.

Les milieux humides aussi vastes sont rares dans cette partie du Québec. « C’est la raison pour laquelle il est absolument essentiel de protéger [ce milieu humide] », explique Mme Claudie Lessard, spécialiste de la conservation chez Canards Illimités.

Lac à la Truite, Irlande, Que.
Le lac à la Truite.
©APLTI

L’étang Stater, qui n’est plus obligé de filtrer l’eau provenant des lacs drainés, peut désormais jouer son rôle de milieu humide naturel comme prévu : lentement et efficacement. Le barrage construit pour les activités industrielles a été remis en état afin de préserver l’état de santé d’un milieu humide et d’un lac.

Que pense M. Vézina de cette retraite inattendue? « C’est l’une des plus belles réalisations de ma vie ».