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Récit
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Conservationniste

Quand la beauté a rendez-vous avec la bête

Qu’elles aient été destinées à embellir notre monde ou introduites accidentellement dans nos cours d’eau, les espèces envahissantes sont aujourd’hui une véritable calamité pour nos milieux humides et autres zones naturelles.

Les espèces envahissantes asphyxient nos plantes indigènes et notre faune et changent le territoire et l’eau qui nous sont si chers. Mais n’ayez crainte! Canards Illimités et ses bénévoles et partenaires recherchent des moyens ingénieux et efficaces de lutter contre ces espèces envahissantes magnifiques, mais destructives d’un océan à l’autre.

Une bénévole de CIC arrache la salicaire pourpre envahissante dans le marais Corner Brook à Terre-Neuve.
Une bénévole de CIC arrache la salicaire pourpre envahissante dans le marais Corner Brook à Terre-Neuve. © CIC

Salicaire pourpre (Lythrum salicaria)

Lieux : D’un océan à l’autre
Études de cas : Terre-Neuve et Manitoba
Méthodes d’enlèvement : Arrachage manuel et coccinelles

L’invasion s’est d’abord déroulée sur deux fronts. Au début des années 1800, les colons européens ont apporté au pays des plants de salicaires pourpres du « vieux continent ». Ils voulaient enjoliver leurs nouveaux jardins nord-américains. Ils n’avaient aucune idée de la catastrophe qu’ils allaient provoquer. Les graines se trouvaient aussi dans le sol utilisé pour lester et stabiliser les navires européens. C’est lorsqu’ils l’ont délesté dans les ports nord-américains, afin de faire de la place pour leurs provisions, que l’invasion a vraiment commencé.

Un combat en équipe à Corner Brook

Lorsqu’Emma Bocking, spécialiste de la conservation de CIC, a appris que la salicaire pourpre poussait dans le marais Corner Brook, elle savait qu’il n’y avait plus de temps à perdre.

« Lorsqu’une espèce envahissante comme la salicaire pourpre s’installe dans un écosystème, il est très difficile de la déraciner, explique-t-elle.

Des employés et des bénévoles de CIC ont sillonné en canot les îles du marais, en arrachant les plantes sur leur passage. Ils ont utilisé des truelles pour s’assurer que toutes les racines étaient bien enlevées. Depuis qu’ils ont fini de construire la digue, ils surveillent régulièrement la région pour dépister toute présence de la salicaire pourpre. Jusqu’à maintenant, il semble que leur travail ait été couronné de succès.

Des coccinelles sur des plants de salicaires pourpres.
Des coccinelles sur des plants de salicaires pourpres. © CIC

Les insectes à la rescousse au Manitoba

On a recruté un allié improbable pour faire échec à un problème largement répandu au Manitoba. En 2015, on a en effet libéré, aux alentours de la Réserve écologique de Brokenhead Wetland, environ 450 coccinelles prédatrices de la salicaire pourpre. Il s’agissait d’un programme mené en collaboration avec le Centre autochtone de ressources environnementales (CARE), des membres de la nation des Ojibway Brokenhead (NOB) et Native Plant Solutions (NPS) de CIC.

« Les chercheurs ont constaté que l’on pouvait introduire au Canada, en toute sécurité, des coccinelles pour mener une lutte biologique contre la salicaire pourpre. La coccinelle ne mange que la salicaire pourpre — et aucune autre plante — et ne menace donc pas les espèces indigènes », nous apprend Jade Raizenne, spécialiste de la conservation et des programmes auprès de NPS.

Le personnel de NPS a donné des instructions sur la collecte et l’élevage des coccinelles prédatrices de la salicaire pourpre pour les futurs efforts de distribution de l’insecte. Après avoir fait des démonstrations sur la libération des coccinelles, des membres de la communauté de la NOB en ont libéré dans la nature.

« Ce que nous voulions, en définitive, c’est donner à la collectivité les moyens de poursuivre cette lutte dans les années à venir », déclare Jessie DeGrave, gestionnaire de projet du CARE, adjointe de recherche et gestionnaire du projet de Brokenhead.

Dans l’année qui a suivi, la présence des coccinelles et les dégâts causés aux plantes étaient évidents.

Des tactiques comparables employées ailleurs au Canada remportent autant de succès. En Ontario, dans les années 1990, les coccinelles libérées dans la nature ont permis de réduire de 90 % la superficie recouverte par la salicaire pourpre, que la nature s’est chargée de remplacer par des végétaux de marais indigènes.

Un banc de carpes communes bloqué aux portes d’un ouvrage d’exclusion pendant leur migration printanière en direction du marais Delta.
Un banc de carpes communes bloqué aux portes d’un ouvrage d’exclusion pendant leur migration printanière en direction du marais Delta. © CIC

Carp commune (Cyprinus carpio)

Lieux : C.-B., Saskatchewan, Manitoba, Ontario et Québec
Études de cas : Marais Delta (Manitoba)
Méthode d’enlèvement : Écrans d’exclusion

Seule une mère pourrait aimer un visage aussi ingrat… Ce n’est pas cette espèce envahissante qui va remporter un concours de beauté. La carpe commune est une espèce envahissante qui a fait son apparition dans le marais Delta dans les années 1950. Traditionnellement, cet habitat attirait par milliers les oiseaux en halte migratoire et, par le fait même, les fervents du plein air. Mais depuis que l’habitat est monopolisé par cette carpe, les canards et autres représentants de la faune préfèrent aller ailleurs.

Se débarrasser de la carpe commune

Tous les printemps, la carpe commune quitte le lac Manitoba pour migrer dans le marais Delta. Elle y vient pour frayer dans les eaux tièdes et peu profondes du marais.

La carpe commune se nourrit aussi dans ce marais. Elle racle le lit des milieux humides et soulève des tourbillons de sédiments, ce qui diminue l’ensoleillement et ralentit la croissance des plantes aquatiques qui assurent la subsistance des invertébrés et de la sauvagine.

Le seul moyen de redonner à ce marais sa limpidité naturelle était d’en chasser la carpe commune.

CIC a lancé, en partenariat avec le gouvernement du Manitoba, un projet appelé Rétablir la tradition, pour se porter à la rescousse du marais en difficulté. Ce projet a consisté à construire des digues et des écrans d’exclusion de la carpe dans trois zones du marais Delta, là où les chenaux relient le milieu humide au lac Manitoba.

Un chercheur pèse et enregistre une carpe commune au marais Delta.
Un chercheur pèse et enregistre une carpe commune au marais Delta. © CIC

« C’est cette énorme carpe qui détruit en fait le marais, nous apprend Dale Wrubleski, chercheur scientifique qui dirige les travaux de recherche de CIC. Nous abaissons les grilles d’exclusion avant l’arrivée de la carpe. »

La première phase de ce projet, qui entre dans sa sixième année, est sur le point de se terminer. La baisse de la population de carpes a éclairci l’eau, ce qui a amélioré considérablement la quantité de végétaux submergés et d’invertébrés et encouragé d’autres espèces à regagner le marais.

« La sauvagine n’a jamais été aussi nombreuse dans le marais depuis les 30 ou 40 dernières années », lance Dale Wrubleski.

Euphorbe ésule.
Euphorbe ésule. © CIC

Mauvaises herbes envahissantes

Lieux : D’un océan à l’autre
Études de cas : Saskatchewan et Alberta
Méthodes d’enlèvement : Chèvres et vaches

Les mauvaises herbes indésirables comme la tanaisie vulgaire, la petite bardane, l’absinthe et l’euphorbe ésule menacent la santé et la productivité du territoire agricole.

L’euphorbe ésule est une autre espèce de mauvaise herbe envahissante qui a probablement été apportée au Canada dans un sac de semences contaminées. Elle libère des toxines dans le sol où elle pousse, ce qui empêche d’autres végétaux de s’enraciner. Elle a aussi un impact sur la capacité de rétention d’eau de la terre.

Dans les Prairies, les spécialistes de la conservation disposent d’un outil inattendu dans leur trousse de gestion des espèces envahissantes : le broutage.

Le ranch de conservation Touchwood Hills

Tous les printemps, le bétail broute dans le ranch de conservation Touchwood Hills de CIC près de Yorkton en Saskatchewan. Les génisses et les paires vaches-veaux dévorent, piétinent et exposent les espèces envahissantes.

« Lorsqu’ils ne mangent pas la plante ennemie, ils broutent l’herbe qui l’entoure, ce qui facilite notre tâche et nous permet de repérer les plantes à déraciner », explique Jodie Horvath.

En faisant ce qu’il fait tout naturellement, le bétail nous aide à maîtriser la tanaisie vulgaire, la petite bardane et l’absinthe.

« Le bétail en pâturage est essentiel pour maintenir la production et la longévité des prairies. Cet habitat de nidification productif a de meilleures chances de concurrencer les espèces végétales indésirables », précise Jodie Horvath.

Je pense qu’il faut vraiment faire la promotion des solutions naturelles pour maîtriser les espèces envahissantes. Quoi de plus naturel qu’une chèvre qui broute?

Ashley Rawluk

Le bétail est un allié naturel sur le territoire. Des chèvres broutent les mauvaises herbes nocives comme l’euphorbe ésule.
Le bétail est un allié naturel sur le territoire. Des chèvres broutent les mauvaises herbes nocives comme l’euphorbe ésule. © CIC

Frank Lake

En Alberta, les chèvres plongent tête première dans l’euphorbe ésule au projet de Frank Lake de CIC, au sud-est de Calgary.

« Elles la dévorent comme si c’était du bonbon », s’exclame Ashley Rawluk, spécialiste de la conservation de CIC. Elle confie que cette année, elle a prévu de mettre en liberté, à trois occasions distinctes, des chèvres sur les prairies de Frank Lake. « Il faut attendre plusieurs années avant de récolter tous les bienfaits de leur pâturage », explique-t-elle.

Le recours à des animaux domestiques tributaires du paysage des prairies peut faire partie de la solution, ce qui constitue un avantage énorme. « Je pense qu’il faut vraiment faire la promotion des solutions naturelles pour maîtriser les espèces envahissantes, précise Ashley Rawluk. Quoi de plus naturel qu’une chèvre qui broute? », lance-t-elle.

Phragmites envahissants.
Phragmites envahissants. © CIC

Phragmites envahissants (Phragmites australis)

Lieux : Ontario, Québec et certaines régions des Prairies
Étude de cas : sud de Ontario
Méthode d’enlèvement : Vaporisation (projet pilote)

Parmi les phragmites, il y a les alliés et les ennemis. En 2005, Agriculture et Agroalimentaire Canada a déclaré que les phragmites envahissants étaient les pires végétaux envahissants du pays. L’espèce envahissante est bien établie dans le Sud-Ouest de l’Ontario et dans l’Est de cette province, non loin de la frontière du Québec. Ils se répandent aussi jusque dans la région boréale du Nord de l’Ontario et dans certaines régions des Prairies.

Gagner la guerre contre les phragmites envahissants

Perché sur le toit du « Maître des marais », son VTT, Eric Giles est appelé à travailler à des hauteurs pouvant atteindre six mètres. Il le faut bien, s’il veut surmonter la cime des phragmites envahissants. Son conducteur ne voit qu’une forêt de phragmites.

« Nous devons porter des casques d’écoute pour communiquer; c’est ainsi que j’arrive à le guider », lance Eric Giles.

Il épand un herbicide dans le cadre d’un projet pilote destiné à enrayer le problème des phragmites dans le Sud de l’Ontario. L’engin, qui arbore le logo « Phrag’n Slayer » (Mort aux phragmites), est l’un des rares à pouvoir se frayer un chemin dans l’épaisse forêt de végétaux, qu’il a vue atteindre 6,7 mètres de haut.

« Quand un engin de 3 175 kilos arrive à peine à traverser cette forêt de phragmites, imaginez une tortue mouchetée », s’exclame-t-il.

Quand un engin de 3 175 kilos arrive à peine à traverser cette forêt de phragmites, imaginez une tortue mouchetée.

Eric Giles

Eric Giles vaporise des phragmites envahissants à Long Point, en Ontario.
Eric Giles vaporise des phragmites envahissants à Long Point, en Ontario. © CIC

Le phragmite envahissant réduit la biodiversité et la superficie des plans d’eau découverts. « Il nuit également aux espèces qui vivent des milieux humides, soit environ 20 % des espèces en péril de l’Ontario », affirme Erling Armson, chef des programmes de lutte contre les espèces envahissantes de CIC en Ontario.

Il n’y a pas de solution facile pour venir à bout des phragmites envahissants en Ontario. Or, une stratégie à plusieurs volets gagne du terrain, grâce à de vastes efforts de recherche et de partenariat.

CIC a cartographié les endroits où poussait cette plante dans les parcs provinciaux de Long Point et de Rondeau. Une équipe constituée du ministère des Richesses naturelles et des Forêts de l’Ontario, de Conservation de la nature Canada et de groupes d’intérêts spéciaux a mis au point un programme pilote d’épandage de l’herbicide afin d’éradiquer les vertigineux bosquets de phragmites. Ce programme consiste à écraser, couper et brûler certaines zones en hiver afin de permettre aux végétaux des milieux humides indigènes de se régénérer.

« Un volet intensif de surveillance et d’évaluation — mené par l’Université de Waterloo — permet de constater que grâce à l’herbicide, on peut effectivement venir à bout des phragmites sans produire de profonds retentissements sur la qualité de l’eau ou sur la faune », explique-t-il.

Lilly Auty.
Lilly Auty. © CIC

Châtaigne d’eau (Trapa natans)

Lieux : Québec et Ontario
Étude de cas : Wolfe Island (Ontario)
Méthode d’enlèvement : Arrachage à la main

La châtaigne d’eau est une espèce envahissante qui asphyxie les plantes indigènes, en formant des tapis flottants impénétrables et en colmatant les rives et les cours d’eau. En poussant, cette plante envahissante peut bloquer la lumière du jour, qui ne se rend plus sous la surface de l’eau, ce qui nuit à la croissance naturelle des végétaux subaquatiques et finit par tuer les poissons. Les graines barbelées de cette plante peuvent même causer de vilaines blessures aux pieds.

Un groupe d’intervention mène un combat acharné près de Wolfe Island

Lilly Auty a passé la plus grande partie de l’été 2017 à se pencher sur le bord d’un canot pour lutter contre une plante envahissante qui menace les rives de Wolfe Island, près de Kingston en Ontario.

« Dès que nous trouvions un peuplement, nous nous servions d’un système de suivi par GPS pour signaler la localisation précise des plantes. Il ne restait plus qu’à arracher les plantes à la main et à les placer dans l’embarcation pour ensuite aller les jeter », confie Lilly Auty.

Membre de l’équipe de répression des espèces envahissantes de l’Ontario Federation of Anglers and Hunters (OFAH), Lilly Auty travaille aux côtés des spécialistes de la conservation de CIC pour réaliser le Programme d’éradication de la châtaigne d’eau. Ce programme, qui existe maintenant depuis cinq ans, a permis d’éliminer 81,7 % de la châtaigne d’eau depuis 2014 dans deux baies de Wolfe Island.

L’autre bonne nouvelle, c’est que la châtaigne d’eau est une plante annuelle. Si nous pouvions toutes les arracher avant qu’elles se mettent à pousser, nous pourrions réduire la banque de semences et régler le problème », confie Kyle Borrowman, qui coordonne le programme de lutte contre la châtaigne d’eau pour CIC en Ontario.

Grâce au soutien financier de ses partenaires, soit le ministère des Richesses naturelles et des Forêts de l’Ontario, le Centre de recherche sur les espèces envahissantes, l’Ontario Wildlife Foundation, les propriétaires du domaine privé et les clubs de chasseurs, ainsi que le groupe d’intervention de l’OFAH, CIC mène une lutte acharnée contre les menaces que fait peser cet envahisseur qui détruit les milieux humides.

Spartine.
Spartine. © CIC

Des étudiants luttent contre le nerprun cathartique

Le nerprun cathartique (aussi appelé « nerprun commun ») est un arbrisseau à feuilles luisantes originaire de l’Eurasie. Introduit en Amérique du Nord dans les années 1880, il a servi de clôture et de brise-vent dans les champs agricoles. Depuis, il s’est répandu vigoureusement partout dans le Sud de l’Ontario; on en trouve même à l’ouest jusqu’en Saskatchewan et à l’est jusqu’en Nouvelle-Écosse. Les étudiants du Centre d’excellence des milieux humides de CIC à l’école secondaire West Carleton à Ottawa passent leur temps à arracher les arbustes et les arbrisseaux envahissants de nerprun cathartique au Centre Bill Mason, non loin de là.

Une solution de pointe pour lutter contre la spartine

Découverte en Colombie-Britannique il y a 15 ans, la spartine est une herbacée envahissante. En mai 2017, les spécialistes de l’information géographique de CIC ont lancé une nouvelle application pour les téléphones intelligents. Dotée du logiciel d’ESRI Canada, cette application permet au personnel de la conservation de géolocaliser la spartine et de donner, en temps réel, une idée de la superficie qu’elle recouvre pour prêter main-forte dans les efforts d’arrachage et pour en réduire la présence (et l’impact) dans l’habitat et pour la faune de la C.-B.

Conservationniste: le magazine de Canards Illimités

Le magazine Conservationniste est présenté dans une édition imprimée spectaculaire. Vous avez droit à un abonnement annuel au Conservationniste, notre magazine primé, en faisant un don pour aider CIC à conserver les milieux humides et la faune.

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