Quand l’eau devient une malédiction

L’eau vole des terres, des moyens de subsistance, et même une habitation. Depuis des années, l’eau saline inonde les propriétés des alentours des lacs Quill en Saskatchewan. Ces Saskatchewanais recherchent une solution pour résoudre le problème des lacs qui débordent. Or, il n’y a pas de solution miracle.

Les niveaux du lac Big Quill dans le centre-sud de la Saskatchewan ont monté de plus de six mètres dans les 12 dernières années et ont inondé les terres agricoles et les routes, en plus de priver des agriculteurs de leurs moyens de subsistance. ©CIC/Julielee Stitt

Lorsqu’il était encore enfant, Garnet Zerbin montait l’escalier de la maison de ferme de ses parents pour contempler le paysage depuis la fenêtre de l’étage. Le lac Big Quill s’étendait au loin. À l’époque, il se trouvait à cinq kilomètres de là. Aujourd’hui, le lac entoure son domaine. Il s’étend désormais sur quelque 809 hectares du domaine agricole familial. Une berme lisérée d’arbres morts et de balles de foin est le seul rempart qui protège son domaine. Si la famille est temporairement à l’abri, elle n’est jamais tout à fait en sécurité.

« Nous sommes terrorisés », confie M. Zerbin.

Après avoir vu l’eau traverser la clôture la fin de semaine de la fête des Mères, la famille a décidé que c’en était trop. C’est pourquoi elle se réinstalle ailleurs. « Je suis frustrée à jamais, confie M. Zerbin. Je représente la quatrième génération [sur cette ferme]. Mon garçon aurait représenté la cinquième génération. »

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Garnet Zerbin, agriculteur de la Saskatchewan, n’a pu rien faire lorsque les lacs Quill ont débordé sur son domaine. Cette année, il a réinstallé son habitation sur un promontoire du domaine. ©CIC/Julielee Stitt

C’est la fin de tout

Le lac Big Quill est situé à 180 kilomètres au nord de Regina en Saskatchewan, dans un endroit où les champs de canola, de céréales et de lin s’étendent à l’infini. Les élévateurs à grains surmontés d’écriteaux décolorés s’érigent en témoins d’une époque révolue. Les cellules modernes en acier et en béton, gratte-ciels de ce paysage des Prairies, sont leurs nouveaux voisins. Si le territoire est parfois d’une majesté spectaculaire, il est de plus en plus teinté par des anecdotes personnelles de colère, de frustration et de perte causée par des inondations qui surviennent là où il ne le faut pas.

Depuis 2005, les niveaux de l’eau du lac Big Quill—l’un des trois lacs qui constituent le complexe des milieux humides des lacs Quill—ont monté de plus de six mètres. Son voisin à l’est, le lac Little Quill, a gagné plus de deux mètres. En 2010, ces lacs ont en quelque sorte fusionné avec le lac Mud (aussi connu sous le nom de Middle Quill) pour constituer un seul et même plan d’eau. Ces milieux humides reconnus internationalement menacent aujourd’hui la subsistance des habitants de la localité.

Les lacs Quill Lakes forment un bassin terminal. Il n’y a pas de déversoir; autrement dit, l’évaporation est le seul moyen naturel de réduire les niveaux d’eau. Et lorsque ces niveaux ne baissent pas assez rapidement, le lac se déverse sur les terres environnantes, un peu comme une baignoire laissée sans surveillance.

Les inondations ne sont pas les seuls problèmes. La qualité de l’eau tire également une sonnette d’alarme.

L’eau des lacs Quill a une forte teneur en solides totaux dissous, qui sont des sels inorganiques présents dans la nature. Cette eau saline pourrait endommager considérablement les zones de pêche, l’habitat de la faune et la qualité de l’eau si elle se déversait en aval dans un réseau d’eau douce. Le lac Last Mountain, non loin de Regina, est l’un des lacs qui seraient durement touchés si l’eau saline des lacs Quill s’y déversait ou qu’elle était délibérément orientée en aval. Ce serait un désastre », explique Sherry Forsyth, membre du Groupe de l’intendance du lac Last Mountain.

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Sherry Forsyth s’inquiète, puisque l’eau des lacs Quill pourrait finalement prendre le chemin du lac Last Mountain. ©CIC/Julielee Stitt

Un problème de plus en plus inquiétant

Pourquoi les lacs Quill débordent-ils? D’abord à cause de Dame Nature. Depuis des années, la Saskatchewan reçoit des pluies diluviennes sans précédent. Wynyard, petite collectivité située un peu au sud des lacs Quill, reçoit normalement chaque année environ 41 centimètres de pluie. En 2010, la collectivité en a reçu plus de 60 centimètres. « Le bassin des lacs Quill connaît actuellement un cycle humide et est particulièrement bondé d’eau depuis dix ans », précise un rapport commandé en 2016 par l’Agence de la sécurité de l’eau (ASE) du gouvernement de cette province.

Le drainage non autorisé des milieux humides est un autre facteur essentiel qui explique ce problème. Chaque jour, le drainage fait perdre en moyenne 10 hectares de milieux humides dans cette province. D’après le même rapport commandé par l’ASE, les drains non autorisés expliquent 38,6 % du volume d’eau déversé dans les lacs.

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L’un des nombreux drains de la région. ©CIC/Julielee Stitt

En quête de réponses

M. Zerbin prend une courte pause en s’acquittant de la tâche colossale qui consiste à déménager sa maison en lieu sûr. Le nouveau site se situe au nord-ouest de la propriété familiale à l’origine. Les lacs Quill se sont finalement retirés. « Déjà, je me sens mieux », soupire-t-il.

Mais comment financera-t-il se déménagement? C’est ce qui l’inquiète le plus.

M. Zerbin a touché une indemnité du gouvernement provincial pour réinstaller son habitation; il doit quand même payer le déménagement de ses granges, de ses élévateurs à grains, de ses remises et de son équipement. Ce n’est pas l’avenir dont il rêvait. « C’est éprouvant, reconnaît-il. À la ferme, on travaille toute sa vie en espérant de pouvoir la léguer à ses enfants. Mais ici, la ferme est inondée. »

Dwight Odelein en sait long lui aussi sur le stress causé par ces inondations dont personne ne veut. Cet agriculteur de la troisième génération draine sa terre depuis des années. C’est le seul moyen, à son avis, de se débrouiller. Sans le drainage, il est impossible de cultiver certaines terres agricoles des environs des lacs Quill. « Je ne pourrais même pas cultiver tous ces hectares pour les rentabiliser », s’exclame-t-il. Et quand l’entreprise fait vivre une famille, réussir prend un tout autre sens.

M. Odelein ensemence chaque année 971 hectares sur son domaine de la municipalité rurale de Lakeside. Il conserve à l’état naturel une superficie de 61 hectares, dont il préserve l’herbe, le boisé et les milieux humides. « Selon les normes d’aujourd’hui, [il s’agit d’]un domaine agricole de moindre importance », précise-t-il.

Comme le font tous les exploitants de domaines agricoles familiaux, il met tout en œuvre pour augmenter la productivité de son domaine. Autrement dit, il doit travailler sept jours sur sept et acheter des semences et des biens d’équipement. Pour lui, il s’agit aussi de drainer de petits « marais agricoles » temporaires.

M. Odelein a vécu toute sa vie sur cette terre. Ils croient que ses cultures retiennent plus d’eau que ne le feraient des marécages. « Les apports d’eau dans le lac sont ainsi réduits », dit-il. C’est le moyen qu’il a trouvé pour « maximiser le potentiel de sa terre. »

Une partie de l’eau qu’il draine traverse la propriété de ses voisins. Même s’il ne demande pas la permission de le faire, il se dit qu’après tout, « personne ne va délibérément endommager le domaine de son voisin ».

Une tournée de la région nous apprend que M. Odelein n’est pas le seul agriculteur à avoir tenté de trouver une solution grâce au drainage. Loin de là. Les drains ponctuent tout le paysage. Dans certains cas, il s’agit de petits drains à peine visibles lorsque poussent les récoltes. Dans d’autres cas, des rigoles artificielles assez larges pour que des camions puissent y rouler serpentent jusqu’au déversoir le plus proche. Destination finale : les lacs Quill.

En définitive, la question controversée de la gestion de l’eau se joue dans la cour de l’Agence de la sécurité de l’eau.

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Des images prises par satellite montrent que les lacs Quill envahissent implacablement les terres agricoles voisines. En 2010, les lacs ont fusionné pour constituer un seul et même plan d’eau. ©CIC

Trouver une solution

L’Agence de la sécurité de l’eau de la Saskatchewan a une longue liste de responsabilités. Elle doit en priorité apporter une solution au problème des inondations dans les environs des lacs Quill. L’organisme affirme qu’il « s’est penché sur des options pour résoudre le problème du gonflement des niveaux des lacs depuis des années ».

Frustré par l’absence d’intervention, les producteurs de la localité ont mis sur pied l’Association du bassin hydrographique des lacs Quill (ABHLQ) no 14. Au lieu de combler les fossés non autorisés ou de rechercher d’autres options de stockage dans le bassin versant, l’ABHLQ souhaite rediriger l’eau qui s’écoule dans les lacs Quill à partir de deux lacs salins non loin de là et, finalement, détourner plusieurs ruisseaux des environs pour éviter qu’ils se déversent eux aussi dans les lacs.

Si l’ASE approuve et met en œuvre la proposition de l’ABHLQ, l’eau qui se déverse dans les lacs Quill diminuerait. Or, de l’eau saline se déverserait également en aval dans les réseaux d’eau douce. C’est exactement la « catastrophe » dont s’inquiète Sherry Forsyth, du lac Last Mountain.

« On ne devrait pas autoriser ce détournement, lance Sherry Forsyth. Le lac Last Mountain est bien connu pour être l’un des plus attrayants en Saskatchewan. Nous n’avons pas le droit de détruire un lac qu’il faudrait préserver pour les générations à venir. »

Mme Forsyth souhaite que l’ASE oblige à fermer les ouvrages de drainage non autorisés. Le 14 juillet 2016, l’ASE a annoncé que les producteurs des environs des lacs Quill avaient jusqu’au 1er octobre de la même année pour boucher les fossés non autorisés. Un an plus tard, l’ASE examine certains travaux effectués sans autorisation, dont ceux de M. Odelein. Entre-temps, les drainages non autorisés continue d’être acheminés vers les lacs.

L’ASE affirme qu’il s’agit de « l’un des problèmes les plus complexes de gestion de l’eau au Canada ». L’organisme est donc coincé entre « le marteau et l’enclume ». Détourner l’eau peut nuire aux collectivités en aval. Si on continue de drainer le territoire, il y aura plus d’inondations et on

perdra encore plus de terres agricoles.

Brian Hepworth est le directeur provincial de CIC Canada pour la Saskatchewan. Il surveille depuis plus d’une dizaine d’années le déroulement du feuilleton des lacs Quill.

À son avis, une méthode structurée qui aurait pour effet de rediriger simplement l’eau vers un autre bassin hydrographique ne fait que refiler le problème à quelqu’un d’autre. « Il faut s’attendre à une catastrophe », regrette-t-il.

La sécheresse extrême de l’été dernier a réduit le niveau des lacs. Or, on ne peut pas compter sur Dame Nature pour résoudre ce problème. Il faut intervenir, lance M. Hepworth. Et il se tourne vers l’Agence de la sécurité de l’eau pour qu’elle tienne sa promesse de mettre fin au déversement des systèmes de drainage non autorisés.

« J’aimerais que l’ASE reste sur ses positions et s’en tienne exactement à ses engagements. Elle doit amorcer le processus qui consiste à restaurer les milieux humides du territoire. Il s’agit du moyen le meilleur et le plus efficace de triompher de cette crise. »

La réaction de la collectivité

Quelques semaines après avoir réinstallé son habitation, M. Zerbin se trouve avec les siens au Centre des loisirs de plein air de Jansen. Nous sommes un dimanche après-midi de la mi-août. Plus de 400 personnes ont acheté des billets pour un souper-bénéfice organisé afin de venir en aide à la famille Zerbin. L’objectif consiste à aider les Zerbin à financer le coût de leur réinstallation.

« Je fais partie d’une communauté très généreuse : rien que du bon monde et de bons amis », s’exclame M. Zerbin.

Avec de l’aide, les Zerbins ont trouvé une solution à leur problème d’inondation. Mais d’autres résidants autour des lacs Quill sont toujours en attente d’une solution. Pendant ce temps, l’eau qui a envahi leur terre leur rappelle constamment ce qu’ils ont perdu…et ce qu’ils continuent de perdre.

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